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Le courage professionnel : une responsabilité exigeante

Chères consœurs, chers confrères

Dans mon dernier mot, je vous invitais à devenir des ambassadeurs et ambassadrices d’une foresterie moderne et scientifique, à porter nos messages avec conviction et fierté dans l’espace public. Aujourd’hui, j’aimerais aller un cran plus loin et aborder une vertu que je crois fondamentale à notre pratique, mais dont on parle rarement : le courage professionnel.

Qu’est-ce que le courage professionnel ? Ce n’est pas de l’arrogance. Ce n’est pas de l’entêtement. C’est la capacité, et la volonté, de défendre une position fondée sur la science et son expertise, même lorsque ce n’est pas confortable de le faire. C’est oser porter un regard différent, ancré dans les faits et la rigueur scientifique, même lorsque ce regard bouscule le consensus du moment. C’est maintenir cette position avec respect, pas pour avoir le dernier mot, mais pour que les décisions importantes soient prises en connaissance de cause.

Nous exerçons une profession basée sur l’imputabilité. Lorsque nous apposons notre signature, nous engageons notre nom, notre jugement, notre réputation, et cette responsabilité n’a de sens que si le document qu’elle couvre reflète fidèlement notre jugement professionnel, pas seulement celui qu’on attendait de nous. C’est une représentation de nos connaissances et nos analyses pour le patrimoine forestier.

Or, les pressions sont réelles. Le client qui veut une certaine conclusion. Le collègue dont l’opinion est bien ancrée. L’employeur qui préfère la paix. Le débat public qui tend vers une polarisation où la nuance dérange. Dans ces contextes, la tentation est grande de se taire, de nuancer à l’excès, d’arrondir les angles au point d’effacer l’essentiel. Le courage professionnel, c’est choisir autrement, comprendre que notre valeur ajoutée réside précisément dans notre capacité à éclairer les décisions avec une lecture rigoureuse et honnête de la réalité du terrain et de la science.

Cela ne veut pas dire imposer sa vision. Cela veut dire la présenter, l’argumenter, l’étayer, et accepter qu’un dialogue véritable puisse enrichir notre propre compréhension. Le courage professionnel n’exclut pas l’humilité : il en est indissociable. On ose parce qu’on sait. Et on sait parce que l’on continue d’apprendre à travers nos expériences.

Dans un monde où les enjeux forestiers sont de plus en plus politisés, où les décisions touchant nos forêts se prennent sous l’œil d’un public de moins en moins familier avec la réalité de nos écosystèmes, nous avons plus que jamais besoin de professionnels qui portent le poids de leur expertise sans hésitation. Pas pour avoir raison à tout prix, mais pour que les décisions de société soient éclairées par ceux et celles qui ont les outils pour les informer correctement.

Je ne vous parle pas ici d’un combat. Le courage professionnel ne consiste pas à chercher la confrontation ni à croire qu’on détient seul la vérité sur des enjeux qui sont souvent complexes et légitimement débattus. Il consiste à s’assurer que notre expertise, celle que la société nous reconnaît, celle que notre formation nous a permis de développer, est pleinement présente dans les décisions qui touchent notre forêt.

Contribuer, avec rigueur et avec franchise, sans s’effacer et sans s’excuser d’avoir une expertise : voilà ce que j’entends par courage professionnel. Cultivez-le. Construisez vos analyses avec soin. Exprimez vos positions avec clarté. Documentez vos démarches. Et lorsque vient le moment d’alimenter un débat qui compte, faites-le, pleinement, avec courage.

C’est ce que le titre d’ingénieur forestier exige de nous. Et c’est ce dont nos forêts, et notre société, ont besoin.

Patrick Pineault, ing.f.
Président