Patrick Pineault, ing.f., président, OIFQ
François-Hugues Bernier, ing.f., directeur général et secrétaire, OIFQ
Depuis plusieurs années, le débat public sur la forêt occupe une place importante dans l’espace médiatique québécois par des voix très audibles, souvent issues des milieux de la biologie, de l’écologie, du militantisme environnemental ou citoyenne, ce qui est sain pour une société qui s’interroge sur l’avenir de ses forêts. Pourtant, un paradoxe demeure : les ingénieures et ingénieurs forestiers, pourtant au cœur même de ces enjeux, y sont relativement peu visibles. Conséquemment, le discours public se construit trop souvent sans la contribution de celles et ceux qui sont pourtant formés pour intégrer, arbitrer et opérationnaliser les dimensions écologiques, économiques et sociales de la forêt.
Cette absence relative nourrit parfois une perception réductrice de la profession. L’ingénieur forestier est encore trop souvent associé uniquement à la récolte de bois, comme si son rôle se limitait à une fonction opérationnelle détachée des préoccupations environnementales. Rien n’est plus éloigné de la réalité.
L’ingénieur forestier est d’abord un professionnel de l’environnement. Sa formation repose sur la compréhension des écosystèmes forestiers, de leur biodiversité, de leur dynamique et de leur capacité d’adaptation aux perturbations naturelles et climatiques. À cette base environnementale s’ajoute une compétence distinctive : la capacité de traduire cette connaissance en décisions concrètes, en interventions planifiées, en scénarios d’aménagement et en choix sylvicoles appliqués sur le terrain.
Si les ingénieurs forestiers sont peu présents dans le débat public sous l’angle environnemental, ce n’est pas par désintérêt ni par manque d’expertise. C’est plutôt le résultat d’un cadre institutionnel et organisationnel qui limite fortement leur capacité à s’exprimer librement. Une grande proportion des ingénieurs forestiers œuvre au sein d’organisations publiques ou privées où le devoir de réserve encadre fortement la prise de parole publique. Plusieurs professionnels participent quotidiennement à des décisions complexes touchant la biodiversité, la résilience des écosystèmes et la gestion des risques, sans nécessairement pouvoir exprimer publiquement les analyses qui les soutiennent.
Un sondage réalisé auprès des ingénieures et ingénieurs forestiers en novembre 2025 permet néanmoins de mieux saisir leur lecture des défis environnementaux actuels. Les réponses obtenues ne traduisent ni une vision simpliste ni une approche exclusivement axée sur la production forestière. Elles révèlent plutôt une profession consciente des limites des modèles passés et résolument tournée vers l’adaptation.
Un élément ressort avec constance : la nécessité d’accroître la diversité des forêts. Diversité des essences, des structures et des paysages. Pour les ingénieurs forestiers, cette diversification constitue avant tout une stratégie de résilience. Elle permet de réduire la vulnérabilité face aux changements climatiques, aux insectes et aux feux, et d’éviter que les perturbations ne produisent des effets systémiques irréversibles.
Les répondants reconnaissent également que l’aménagement forestier ne peut plus uniquement s’appuyer sur les conditions climatiques historiques. Planifier la forêt de demain exige désormais d’intégrer le climat projeté et d’accepter une part d’incertitude. Cette posture traduit une approche environnementale prudente, fondée sur l’anticipation plutôt que sur la reproduction des modèles du passé.
La gestion du risque apparaît d’ailleurs comme un thème central. Plusieurs ingénieurs forestiers évoquent explicitement la nécessité de conserver des marges de manœuvre dans la planification forestière et d’intégrer davantage les perturbations majeures dans les décisions d’aménagement. Cette prudence ne relève pas d’une hésitation, mais d’une compréhension accrue de la fragilité des écosystèmes dans un contexte de changements rapides.
Les réponses mettent aussi en lumière l’importance du travail sylvicole de terrain. Derrière les grandes orientations stratégiques, les ingénieurs forestiers rappellent que la qualité des décisions repose sur l’observation fine des stations, la connaissance locale et le diagnostic professionnel. Autrement dit, une foresterie véritablement environnementale demeure indissociable du terrain.
Enfin, plusieurs participants soulignent le besoin d’innover davantage et de renforcer l’apprentissage collectif. Essais, projets pilotes, suivis rigoureux et ajustement continu des pratiques sont perçus comme des conditions essentielles pour faire évoluer l’aménagement forestier dans un contexte d’incertitude écologique croissante.
Au-delà des constats techniques, ce sondage révèle surtout l’existence d’une pensée environnementale forte au sein de la profession. Une pensée qui ne se limite pas aux principes, mais qui cherche constamment à transformer la connaissance scientifique en actions concrètes et responsables.
Si ce discours demeure encore trop peu entendu, ce n’est pas parce qu’il n’existe pas. C’est plutôt parce que les espaces permettant son expression demeurent limités. À cet égard, l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec a un rôle particulier à jouer. Libéré des contraintes de réserve propres aux employeurs, l’Ordre peut offrir un espace de parole où s’exprime la pensée professionnelle des ingénieurs forestiers sur les grands enjeux forestiers contemporains, à rendre visible cette expertise et à enrichir le débat public d’une perspective essentielle : celle de professionnels formés pour comprendre la forêt, la protéger et l’aménager dans toute sa complexité.